C. Dolbeau
Ce qu'il y a
de meilleur est que son application
à
l'étude ne diminue en rien son
attention
aux devoirs de son état, et qu'il
marche
toujours d'un pas égal
dans les sciences et dans les routes que
notre profession lui a prescrites"
(57).
Aidé par Jean Boivin et Nicolas
Clément,
les conservateurs de la
Bibliothèque
Royale, il publie différents
travaux
consacrés à
Pétrarque, Théodore
d'Antioche, Saint Athanase ou Saint
Dalmace. En 1705, il publie une
étude
remarquée sur Saint
Nicéphore
("Conspectus operum sancti Nicephori"),
prélude à son oeuvre
principale,
l'"Imperium Orientale" dont les deux
volumes paraissent en 1711-1712.
Protégé
par la duchesse douairière
d'Orléans
(Charlotte Elisabeth de Bavière) et
par
son fils dont il est confesseur
(58), de
plus en plus indépendant de son
ordre et
de ses premiers tuteurs, il poursuit ses
recherches et publie encore deux ouvrages
importants, "Bibliotheca nummaria sive
auctorum qui de re nummaria scripserunt"
et surtout "Numismata Imperatorum
Romanorum a Trajano Decio ad Paleologos
Augustos" (1718). A partir de
là, et
sans que l'on sache pourquoi, Banduri ne
publie plus rien ; désormais
célèbre, il
se contente apparemment de mener une vie
mondaine et assez dissolue qui
achève de
le brouiller avec ses premiers amis et
avec sa hiérarchie. "Les
premières
années, se plaint le père
Charles
d'Issard (ler mai 1719), il s'est conduit
d'une manière assez
régulière, mais
depuis, sa conduite a été
bien
différente, de sorte que comme il
porte
notre habit, nos supérieurs ont eu
la
mortification de recevoir divers
reproches de ce qu'ils souffroient qu'un
de nos religieux courut par tout à
la
Cour et à la ville ; et que nous
n'y
mettions point ordre. Depuis un an ou
plus, nous ne le voions jamais dans notre
église. Il n'assiste à
aucun exercice
régulier. Nous ne scavons
où il dit la
messe, ni où il se confesse. II
est
perpétuellement avec les
séculiers,
mangeant de la viande avec eux contre
notre sainte règle, et les statuts
de
notre congrégation. En un mot, il
n'a de
religieux que l'habit"
(59). Pour
scandaleuses qu'elles soient, ces
frasques n'empêchent nullement Dom
Banduri d'être nommé
antiquaire et
bibliothécaire du jeune duc Louis
d'Orléans
(60), ni d'être
doté jusqu'à sa
mort d'une coquette pension et
logé au
Palais-Royal.
Il va sans dire que ces grands
ambassadeurs de la culture croate, aussi
éminents soient-ils, ne
constituent qu'un
seul aspect d'une coopération
intellectuelle qui se confirme et se
diversifie tout au long du XVIIe
siècle.
En effet, si c'est bien à Paris
que Gjuro
Dubrovcanin vient éditer ses
"Epistolae
Mathematicae" (1680), c'est à
Wiener-
Neustadt et dans une cellule
autrichienne, que Fran Krsto Frankopan
entreprend de traduire le "George Dandin"
de Molière, entre le 18 avril 1670
et le
30 avril 1671, date de son
exécution.
(L'original est de 1669). Travaille-t'il
à partir du texte français
ou de sa
traduction allemande, nul ne saurait le
dire avec certitude. II n'est pas
impossible, en tout cas, qu'il ait connu
la langue française que certains
lettrés
croates commencent à pratiquer
(61).
D'autres traductions indiquent un regain
de l'intérêt croate pour la
littérature
française ; elles nous sont
connues grâce
aux catalogues des bibliothèques.
A
Raguse par exemple (où les
archives
qualifient plusieurs résidents
étrangers
de "Gallus, habitator Ragusii"), le
catalogue des franciscains fait
état d'un
manuscrit intitulé "Provodje od
redovnica, izvadjen iz djela S. Franceska
od Sales, izgovoren iz jezika latinskoga
po D. Mihu Pucicu, kanoniku", c'est
à
dire "La conduite des religieuses,
tirée
de l'oeuvre de saint François de
Sales et
traduite du latin par Miho Puciæ,
chanoine". Selon Pavle Popoviæ, il
s'agirait d'une traduction de
l'"Introduction à la vie
dévote" ou du
"Coustumier et directoire pour les soeurs
religieuses de la visitation de Sainte
Marie". Une version complète, mais
plus
tardive (1724), de l'"Introduction
à la
vie dévote" ("Uvodjenje u zivot
bogoljubni"), figure aussi au même
catalogue ; elle est due au prêtre
Giancarlo de Angeli (1685-1750),
célèbre
traducteur de Métastase.
"Francezarija"
Cette prédilection pour la culture
française ne va faire que
s'affirmer au
cours du XVIIIe siècle, et les
catalogues
des bibliothèques nous fournissent
là-
encore de précieux renseignements.
57. Documents inédits sur- la vie
de
Banduri à Paris, Jean Dayre, in
Annales
de l'Institut Français de Zagreb
(AIFZ), 1937, p. 154.
58. Banduri est également proche du
parti
anti-janséniste que le dirigent le
cardinal de Rohan et Henri de Thiard,
cardinal de Bissy.
59. Documents inédits sur la vie
de
Banduri à Pari.s, J. Dayre, p.
156.
60. Exemple de piété, Louis
d'Orléans
(1703-1752) acheva sa vie à
l'abbaye de
sainte Geneviève.
Hébraïsant, il était
aussi botaniste et numismate.
61. C'est aussi à cette
époque que certains
érudits français commencent
à étudier la
langue croate. On sait par exemple que
l'abbé de Cézi et le
professeur Jean Doujat (1607-1688) parlaient croate.
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